Acte 2
PERSONNAGES:- ARGANTE, père d'Octave et de Zerbinette.
- GERONTE, père de Léandre et de Hyacinte.
- OCTAVE, fils d'Argante et amant de Hyacinte.
- LEANDRE, fils de Géronte et amant de Zerbinette.
- ZERBINETTE, une Egyptienne et reconnue fille d'Argante et amante de
Léandre.
- HYACINTE, fille de Géronte et amante d'Octave.
- SCAPIN, valet de Léandre et fourbe.
- SYLVESTRE, valet d'Octave.
- NERINE, nourrice de Hyacinte.
- CARLE, fourbe.
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Acte II, Scene I
Géronte, Argante
GERONTE
Oui, sans doute, par le temps qu'il fait, nous aurons ici nos gens aujourd'hui
; et un matelot qui vient de Tarente m'a assuré qu'il avait vu
mon homme qui était près de s'embarquer. Mais l'arrivée
de ma fille trouvera les choses mal disposées a ce que nous nous
proposions, et ce que vous venez de m'apprendre de votre fils rompt étrangement
les mesures que nous avions prises ensemble.
ARGANTE
Ne vous mettez pas en peine ; je vous réponds de renverser tout
cet obstacle, et j'y travaille de ce pas.
GERONTE
Ma foi, seigneur Argante, voulez-vous que je vous dise ? L'éducation
des enfants est une chose à quoi il faut s'attacher fortement.
ARGANTE
Sans doute. A quel propos cela ?
GERONTE
A propos de ce que les mauvais déportements des jeunes gens viennent
le plus souvent de la mauvaise éducation que leurs pères
leur donnent.
ARGANTE
Cela arrive parfois. Mais que voulez-vous dire par là ?
GERONTE
Ce que je veux dire par là ?
ARGANTE
Oui.
GERONTE
Que, si vous aviez, en brave père, bien morigéné
votre fils, il ne vous aurait pas joué le tour qu'il vous a fait.
ARGANTE
Fort bien. De sorte donc que vous avez bien morigéné le
vôtre ?
GERONTE
Sans doute, et je serais bien fâché qu'il m'eût rien
fait approchant de cela.
ARGANTE
Et si ce fils que vous avez, en brave père, si bien morigéné, avait fait pis encore que le mien, eh ?
GERONTE
Comment ?
ARGANTE
Comment ?
GERONTE
Qu'est-ce que cela veut dire ?
ARGANTE
Cela veut dire, seigneur Géronte, qu'il ne faut pas être
prompt à condamner la conduite des autres, et que ceux qui veulent
gloser doivent bien regarder chez eux s'il n'y a rien qui cloche.
GERONTE
Je n'entends point cette énigme.
ARGANTE
On vous l'expliquera.
GERONTE
Est-ce que vous auriez ouï dire quelque chose de mon fils ?
ARGANTE
Cela se peut faire.
GERONTE
Et quoi encore ?
ARGANTE
Votre Scapin, dans mon dépit, ne m'a dit la chose qu'en gros, et
vous pourrez, de lui ou de quelque autre, être instruit du détail.
Pour moi, je vais vite consulter un avocat, et aviser des biais que j'ai
à prendre. Jusqu'au revoir.
Acte II, Scene II
Léandre, Géronte
GERONTE (seul)
Que pourrait-ce être que cette affaire-ci ? Pis encore que le sien
! Pour moi, je ne vois pas ce que l'on peut faire de pis, et je trouve
que se marier sans le consentement de son père est une action qui
passe tout ce qu'on peut s'imaginer. (Apperçevant Léandre)
Ah ! vous voilà !
LEANDRE (en courant à lui pour l'embrasser)
Ah ! mon père, que j'ai de joie de vous voir de retour !
GERONTE (refusant de l'embrasser)
Doucement. Parlons un peu d'affaire.
LEANDRE
Souffrez que je vous embrasse, et que...
GERONTE (le repoussant encore)
Doucement, vous dis-je.
LEANDRE
Quoi ! Vous me refusez, mon père, de vous exprimer mon transport
par mes embrassements ?
GERONTE
Oui. Nous avons quelque chose à démêler ensemble.
LEANDRE
Et quoi ?
GERONTE
Tenez-vous, que je vous voie en face.
LEANDRE
Comment ?
GERONTE
Regardez-moi entre deux yeux.
LEANDRE
Hé bien ?
GERONTE
Qu'est-ce donc qu'il s'est passé ici ?
LEANDRE
Ce qui s'est passé ?
GERONTE
Oui. Qu'avez-vous fait en mon absence ?
LEANDRE
Que voulez-vous, mon père, que j'aie fait ?
GERONTE
Ce n'est pas moi qui veux que vous ayez fait, mais qui demande ce que
c'est que vous avez fait.
LEANDRE
Moi ? je n'ai fait aucune chose dont vous ayez lieu de vous plaindre.
GERONTE
Aucune chose ?
LEANDRE
Non.
GERONTE
Vous êtes bien résolu.
LEANDRE
C'est que je suis sûr de mon innocence.
GERONTE
Scapin pourtant a dit de vos nouvelles.
LEANDRE
Scapin !
GERONTE
Ah ! ah ! ce mot vous fait rougir.
LEANDRE
Il vous a dit quelque chose de moi ?
GERONTE
Ce lieu n'est pas tout à fait propre à vider cette affaire,
et nous allons l'examiner ailleurs. Qu'on se rende au logis. J'y vais
revenir tout à l'heure. Ah ! traître, s'il faut que tu me
déshonores, je te renonce pour mon fils, et tu peux bien pour jamais
te résoudre à fuir de ma présence.
Acte II, Scene III
>Octave, Scapin, Léandre
LEANDRE (seul)
Me trahir de cette manière ! Un coquin qui doit par cent raisons
être le premier à cacher les choses que je lui confie, est
le premier à les aller découvrir à mon père
! Ah ! je jure le Ciel que cette trahison ne demeurera pas impunie.
OCTAVE
Mon cher Scapin, que ne dois-je point à tes soins ! Que tu es un
homme admirable ! et que le Ciel m'est favorable de t'envoyer à
mon secours !
LEANDRE
Ah ! ah ! vous voilà. Je suis ravi de vous trouver, Monsieur le
coquin.
SCAPIN
Monsieur, votre serviteur. C'est trop d'honneur que vous me faites.
LEANDRE (mettant l'épée à la main)
Vous faites le méchant plaisant ? Ah ! je vous apprendrai...
SCAPIN (se mettant à genoux)
Monsieur !
OCTAVE (se mettant entre eux pour empêcher Léandre
de le frapper)
Ah ! Léandre !
LEANDRE
Non, Octave, ne me retenez point, je vous prie.
SCAPIN (à Léandre)
Eh ! Monsieur !
OCTAVE (le retenant)
De grâce !
LEANDRE (voulant frapper Scapin)
Laissez-moi contenter mon ressentiment.
OCTAVE
Au nom de l'amitié, Léandre, ne le maltraitez point !
SCAPIN
Monsieur, que vous ai-je fait ?
LEANDRE (voulant le frapper)
Ce que tu m'as fait, traître ?
OCTAVE (le retenant)
Eh ! doucement !
LEANDRE
Non, Octave, je veux qu'il me confesse lui-même tout l'heure la
perfidie qu'il m'a faite. Oui, coquin, je sais le trait que tu m'as joué,
on vient de me l'apprendre, et tu ne croyais pas peut-être que l'on
me dût révéler ce secret ; mais je veux en avoir la
confession de ta propre bouche, ou je vais te passer cette épée
au travers du corps.
SCAPIN
Ah ! Monsieur, auriez-vous bien ce coeur-là ?
LEANDRE
Parle donc.
SCAPIN
Je vous ai fait quelque chose, Monsieur ?
LEANDRE
Oui, coquin, et ta conscience ne te dit que trop ce que c'est.
SCAPIN
Je vous assure que je l'ignore.
LEANDRE (s'avançant pour le frapper)
Tu l'ignores !
OCTAVE (le retenant)
Léandre !
SCAPIN
Eh bien ! Monsieur, puisque vous le voulez, je vous confesse que j'ai
bu avec mes amis ce petit quartaut de vin d'Espagne dont on vous fit présent
il y a quelques jours, et que c'est moi qui fis une fente au tonneau,
et répandis de l'eau autour pour faire croire que le vin s'était
échappé.
LEANDRE
C'est toi, pendard, qui m'as bu mon vin d'Espagne, et qui as été
cause que j'ai tant querellé la servante, croyant que c'était
elle qui m'avait fait le tour ?
SCAPIN
Oui, Monsieur, je vous en demande pardon.
LEANDRE
Je suis bien aise d'apprendre cela ; mais ce n'est pas l'affaire dont
il est question maintenant.
SCAPIN
Ce n'est pas cela, Monsieur ?
LEANDRE
C'est une autre affaire qui me touche bien plus, et je veux que tu me
la dises.
SCAPIN
Monsieur, je ne me souviens pas d'avoir fait autre chose.
LEANDRE (voulant le frapper)
Tu ne veux pas parler ?
SCAPIN
Eh !
OCTAVE (le retenant)
Tout doux !
SCAPIN
Oui, Monsieur, il est vrai qu'il y a trois semaines que vous m'envoyâtes
porter, le soir, une petite montre à la jeune Egyptienne que vous
aimez. Je revins au logis, mes habits tout couverts de boue et le visage
plein de sang, et vous dis que j'avais trouvé des voleurs qui m'avaient
bien battu et m'avaient dérobé la montre. C'était
moi, Monsieur, qui l'avais retenue.
LEANDRE
C'est toi qui as retenu ma montre ?
SCAPIN
Oui, Monsieur, afin de voir quelle heure il est.
LEANDRE
Ah ! ah ! j'apprends ici de jolies choses, et j'ai un serviteur fort fidèle,
vraiment. Mais ce n'est pas encore cela que je demande.
SCAPIN
Ce n'est pas cela ?
LEANDRE
Non, infâme ; c'est autre chose encore que je veux que tu me confesse.
SCAPIN
(à part) Peste !
LEANDRE
Parle vite, j'ai hâte.
SCAPIN
Monsieur, voilà tout ce que j'ai fait.
LEANDRE (voulant frapper Scapin)
Voilà tout ?
OCTAVE (se mettant au-devant)
Eh !
SCAPIN
Eh bien ! oui Monsieur, vous vous souvenez de ce loup-garou, il y a six
mois, qui vous donna tant de coups de bâton, la nuit, et vous pensa
faire rompre le cou dans une cave où vous tombâtes en fuyant.
LEANDRE
Hé bien ?
SCAPIN
C'était moi, Monsieur, qui faisais le loup-garou.
LEANDRE
C'était toi, traître, qui faisais le loup-garou ?
SCAPIN
Oui, monsieur, seulement pour vous faire peur et vous ôter l'envie
de me faire courir toutes les nuits comme vous aviez coutume.
LEANDRE
Je saurai me souvenir en temps et lieu de tout ce que je viens d'apprendre.
Mais je veux venir au fait, et que tu me confesses ce que tu as dit à
mon père.
SCAPIN
A votre père ?
LEANDRE
Oui, fripon, à mon père.
SCAPIN
Je ne l'ai pas seulement vu depuis son retour.
LEANDRE
Tu ne l'as pas vu ?
SCAPIN
Non, Monsieur.
LEANDRE
Assurément ?
SCAPIN
Assurément. C'est une chose que je vais vous faire dire par lui-même.
LEANDRE
C'est de sa bouche que je le tiens, pourtant.
SCAPIN
Avec votre permission, il n'a pas dit la vérité.
Acte II, Scene IV
Carle, Scapin, Léandre, Octave
CARLE
Monsieur, je vous apporte une nouvelle qui est fâcheuse pour votre
amour.
LEANDRE
Comment ?
CARLE
Vos Egyptiens sont sur le point de vous enlever Zerbinette, et elle-même,
les larmes aux yeux, m'a chargé de venir promptement vous dire
que, si dans deux heures vous ne songez à leur porter l'argent
qu'ils vous ont demandé pour elle, vous l'allez perdre pour jamais.
LEANDRE
Dans deux heures ?
CARLE
Dans deux heures.
LEANDRE
Ah ! mon pauvre Scapin ! j'implore ton secours.
SCAPIN (passant devant lui avec un air fier)
"Ah ! mon pauvre Scapin !" je suis "mon pauvre Scapin"
à cette heure qu'on a besoin de moi.
LEANDRE
Va, je te pardonne tout ce que tu viens de me dire, et pis encore, si
tu me l'as fait.
SCAPIN
Non, non, ne me pardonnez rien. Passez-moi votre épée au
travers du corps. Je serai ravi que vous me tuiez.
LEANDRE
Non. Je te conjure plutôt de me donner la vie en servant mon amour.
SCAPIN
Point, point, vous ferez mieux de me tuer.
LEANDRE
Tu m'es trop précieux ; et je te prie de vouloir employer pour
moi ce génie admirable qui vient à bout de toute chose.
SCAPIN
Non, tuez-moi, vous dis-je.
LEANDRE
Ah ! de grâce, ne songe plus à tout cela, et pense à
me donner le secours que je te demande.
OCTAVE
Scapin, il faut faire quelque chose pour lui.
SCAPIN
Le moyen, après une avanie de la sorte ?
LEANDRE
Je te conjure d'oublier mon emportement et de me prêter ton adresse.
OCTAVE
Je joins mes prières aux siennes.
SCAPIN
J'ai cette insulte-là sur le coeur.
OCTAVE
Il faut quitter ton ressentiment.
LEANDRE
Voudrais-tu m'abandonner, Scapin, dans la cruelle extrémité
où se voit mon amour ?
SCAPIN
Me venir faire à l'improviste un affront comme celui-là
!
LEANDRE
J'ai tort, je le confesse.
SCAPIN
Me traiter de coquin, de fripon, de pendard, d'infâme !
LEANDRE
J'en ai tous les regrets du monde.
SCAPIN
Me vouloir passer son épée au travers du corps !
LEANDRE
Je t'en demande pardon de tout mon coeur ; et, s'il ne tient qu'a me jeter
à tes genoux, tu m'y vois, Scapin, pour te conjurer encore une
fois de ne me point abandonner.
OCTAVE
Ah ! ma foi, Scapin, il se faut rendre à cela.
SCAPIN
Levez-vous. Une autre fois, ne soyez point si prompt.
LEANDRE
Me promets-tu de travailler pour moi ?
SCAPIN
On y songera.
LEANDRE
Mais tu sais que le temps presse !
SCAPIN
Ne vous mettez pas en peine. Combien est-ce qu'il vous faut ?
LEANDRE
Cinq cents écus.
SCAPIN
Et à vous ?
OCTAVE
Deux cents pistoles.
SCAPIN
Je veux tirer cet argent de vos pères. (A Octave.) Pour ce qui
est du vôtre, la machine est déjà toute trouvée.
(A Léandre.) Et quant au vôtre, bien qu'avare au dernier
degré, il y faudra moins de façons encore ; car vous savez
que, pour l'esprit, il n'en a pas, grâces à Dieu, grande
provision, et je le livre pour une espèce d'homme à qui
l'on fera toujours croire tout ce que l'on voudra. Cela ne vous offense
point, il ne tombe entre lui et vous aucun soupçon de ressemblance...
Mais j'aperçois venir le père d'Octave. Commençons
par lui, puisqu'il se présente. Allez-vous-en tous deux. (A Octave.)
Et vous, avertissez votre Sylvestre de venir vite jouer son rôle.
Acte II, Scene V
Argante, Scapin
SCAPIN
(à part) Le voila qui rumine.
ARGANTE (se croyant seul)
Avoir si peu de conduite et de considération ! S'aller jeter dans
un engagement comme celui-là ! Ah ! ah ! jeunesse impertinente
!
SCAPIN
Monsieur, votre serviteur.
ARGANTE
Bonjour, Scapin.
SCAPIN
Vous rêvez à l'affaire de votre fils ?
ARGANTE
Je t'avoue que cela me donne un furieux chagrin.
SCAPIN
Monsieur, la vie est mêlée de traverses. Il est bon de s'y
tenir sans cesse préparé ; et j'ai ouï dire, il y a
longtemps, une parole d'un ancien que j'ai toujours retenue.
ARGANTE
Quoi ?
SCAPIN
Que, pour peu qu'un père de famille ait été absent
de chez lui, il doit promener son esprit sur tous les fâcheux accidents
que son retour peut rencontrer : se figurer sa maison brûlée
son argent dérobé, sa femme morte, son fils estropié,
et ce qu'il trouve qu'il ne lui est point arrivé, l'imputer à
bonne fortune. Pour moi, j'ai pratiqué toujours cette leçon
dans ma petite philosophie, et je ne suis jamais revenu au logis que je
ne me sois tenu prêt à la colère de mes maîtres,
aux réprimandes, aux injures, aux coups de pied au cul, aux bastonnades,
aux étrivières, et ce qui a manqué m'arriver, j'en
ai rendu grâces à mon bon destin.
ARGANTE
Voilà qui est bien ; mais ce mariage impertinent, qui trouble celui
que nous voulons faire, est une chose que je ne puis souffrir, et je viens
de consulter des avocats pour le faire casser.
SCAPIN
Ma foi, Monsieur, si vous m'en croyez, vous tâcherez par quelque
autre voie d'accommoder l'affaire. Vous savez ce que c'est que les procès
en ce pays-ci, et vous allez vous enfoncer dans d'étranges épines.
ARGANTE
Tu as raison, je le vois bien. Mais quelle autre voie ?
SCAPIN
Je pense que j'en ai trouvé une. La compassion que m'a donnée
tantôt votre chagrin m'a obligé à chercher dans ma
tête quelque moyen pour vous tirer d'inquiétude : car je
ne saurais voir d'honnêtes pères chagrinés par leurs
enfants que cela ne m'émeuve, et de tout temps je me suis senti
pour votre personne une inclination particulière.
ARGANTE
Je te suis obligé.
SCAPIN
J'ai donc été trouver le frère de cette fille qui
a été épousée. C'est un de ces braves de profession,
de ces gens qui sont tous coups d'épée, qui ne parlent que
d'échiner, et ne font non plus de conscience de tuer un homme que
d'avaler un verre de vin. Je l'ai mis sur ce mariage, lui ai fait voir
quelle facilité offrait la raison de la violence pour le faire
casser, vos prérogatives du nom de père, et l'appui que
vous donneraient auprès de la justice et votre droit, et votre
argent, et vos amis. Enfin, je l'ai tant tourné de tous les côtés
qu'il a prêté l'oreille aux propositions que je lui ai faites
d'ajuster l'affaire pour quelque somme, et il donnera son consentement
à rompre le mariage, pourvu que vous lui donniez de l'argent.
ARGANTE
Et qu'a-t-il demandé ?
SCAPIN
Oh ! d'abord, des choses par-dessus les maisons.
ARGANTE
Et quoi ?
SCAPIN
Des choses extravagantes.
ARGANTE
Mais encore ?
SCAPIN
Il ne parlait pas moins que de cinq ou six cents pistoles.
ARGANTE
Cinq ou six cents fièvres quartaines qui te puissent serrer ! Se
moque-t-il des gens ?
SCAPIN
C'est ce que je lui ai dit. J'ai rejeté bien loin de pareilles
propositions, et je lui ai bien fait entendre que vous n'étiez
point une dupe pour vous demander des cinq ou six cents pistoles. Enfin,
après plusieurs discours, voici où s'est réduit le
résultat de notre conférence. "Nous voilà au
temps, m'a-t-il dit, que je dois partir pour l'armée. Je suis après
à m'équiper, et le besoin que j'ai de quelque argent me
fait consentir malgré moi à ce qu'on me propose. Il me faut
un cheval de service et je n'en saurais avoir un qui soit tant soit peu
raisonnable, à moins de soixante pistoles."
ARGANTE
Hé bien ! pour soixante pistoles je les donne.
SCAPIN
"Il faudra le harnais et les pistolets, et cela ira bien à
vingt pistoles encore."
ARGANTE
Vingt pistoles et soixante, ce serait quatre-vingts.
SCAPIN
Justement.
ARGANTE
C'est beaucoup ; mais soit, je consens à cela.
SCAPIN
"Il me faut aussi un cheval pour monter mon valet, qui coûtera
bien trente pistoles."
ARGANTE
Comment, diantre ! Qu'il se promène, il n'aura rien du tout !
SCAPIN
Monsieur !
ARGANTE
Non : c'est un impertinent.
SCAPIN
Voulez-vous que son valet aille à pied ?
ARGANTE
Qu'il aille comme il lui plaira, et le maître aussi !
SCAPIN
Mon Dieu, Monsieur, ne vous arrêtez point à peu de chose
N'allez point plaider, je vous prie, et donnez tout pour vous sauver des
mains de la justice.
ARGANTE
Hé bien ! soit, je me résous à donner encore ces
trente pistoles.
SCAPIN
"Il me faut encore, a-t-il dit, un mulet pour porter..."
ARGANTE
Oh ! qu'il aille au diable avec son mulet ! C'en est trop, et nous irons
devant les juges.
SCAPIN
De grâce, Monsieur...
ARGANTE
Non, je n'en ferai rien.
SCAPIN
Monsieur, un petit mulet.
ARGANTE
Je ne lui donnerais seulement pas un âne.
SCAPIN
Considérez...
ARGANTE
Non, j'aime mieux plaider.
SCAPIN
Eh ! Monsieur, de quoi parlez-vous là, et à quoi vous résolvez-vous
? Jetez les yeux sur les détours de la justice. Voyez combien d'appels
et de degrés de juridictions, combien de procédures embarrassantes,
combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer
: sergents, procureurs, avocats, greffiers, substituts, rapporteurs, juges
et leurs clercs. Il n'y a pas un de tous ces gens-là qui, pour
la moindre chose, ne soit capable de donner un soufflet au meilleur droit
du monde.Eh ! Monsieur, si vous le pouvez, sauvez-vous de cet enfer-là
! C'est être damné dès ce monde, que d'avoir à
plaider, et la seule pensée d'un procès serait capable de
me faire fuir jusqu'aux Indes.
ARGANTE
A combien est-ce qu'il fait monter le mulet ?
SCAPIN
Monsieur, pour le mulet, pour son cheval et celui de son homme, pour le
harnais et les pistolets, et pour payer quelque petite chose qu'il doit
à son hôtesse, il demande en tout deux cents pistoles.
ARGANTE
Deux cents pistoles ?
SCAPIN
Oui.
ARGANTE (se promenant en colère le long du théâtre)
Allons, allons, nous plaiderons.
SCAPIN
Faites réflexion...
ARGANTE
Je plaiderai...
SCAPIN
Ne vous allez point jeter...
ARGANTE
Je veux plaider.
SCAPIN
Mais, pour plaider, il vous faudra de l'argent. Il vous en faudra pour
l'exploit. Il vous en faudra pour le contrôle. Il vous en faudra
pour la procuration, pour la présentation, conseils, productions
et journées du procureur. Il vous en faudra pour les consultations
et plaidoiries des avocats, pour le droit de retirer le sac et pour les
grosses d'écritures. Il vous en faudra pour le rapport des substituts,
pour les épices de conclusion, pour l'enregistrement du greffier,
façon d'appointement, sentences et arrêts, contrôles,
signatures et expéditions de leurs clercs, sans parler de tous
les présents qu'il vous faudra faire. Donnez cet argent-là
à cet homme-ci, vous voilà hors d'affaire.
ARGANTE
Comment ! deux cents pistoles !
SCAPIN
Oui, vous y gagnerez. J'ai fait un petit calcul en moi-même de tous
les frais de la justice, et j'ai trouvé qu'en donnant deux cents
pistoles à votre homme vous en aurez de reste pour le moins cinquante,
sans compter les soins, les pas et les chagrins que vous vous épargnerez.
Quand il n'y aurait à essuyer que les sottises que disent devant
tout le monde de méchants plaisants d'avocats, j'aimerais mieux
encore donner trois cents pistoles que de plaider.
ARGANTE
Je me moque de cela, et je défie les avocats de rien dire de moi.
SCAPIN
Vous ferez ce qu'il vous plaira, mais, si j'étais que de vous,
je fuirais les procès.
ARGANTE
Je ne donnerai point deux cents pistoles.
SCAPIN
Voici l'homme dont il s'agit.
Acte II, Scene VI
Sylvestre, Argante, Scapin
SYLVESTRE (déguisé en spadassin)
Scapin, fais-moi connaître un peu cet Argante qui est père
d'Octave.
SCAPIN
Pourquoi, Monsieur ?
SYLVESTRE
Je viens d'apprendre qu'il veut me mettre en procès, et faire rompre
par justice le mariage de ma soeur.
SCAPIN
Je ne sais pas s'il a cette pensée ; mais il ne veut point consentir
aux deux cents pistoles que vous voulez, et il dit que c'est trop.
SYLVESTRE
Par la mort ! par la tête ! par le ventre ! si je le trouve, je
le veux échiner, dussé-je être roué tout vif.
(Argante, pour n'être point vu, se tient en tremblant couvert de
Scapin.)
SCAPIN
Monsieur, ce père d'Octave a du coeur, et peut-être ne vous
craindra-t-il point.
SYLVESTRE
Lui ? lui ? Par le sang ! par la tête ! s'il était là,
je lui donnerais tout à l'heure de l'épée dans le
ventre. (Apercevant Argante.) Qui est cet homme-là ?
SCAPIN
Ce n'est pas lui, Monsieur, ce n'est pas lui.
SYLVESTRE
N'est-ce point quelqu'un de ses amis ?
SCAPIN
Non, Monsieur, au contraire, c'est son ennemi capital.
SYLVESTRE
Son ennemi capital ?
SCAPIN
Oui.
SYLVESTRE
Ah ! parbleu ! j'en suis ravi. (A Argante.) Vous êtes ennemi, Monsieur,
de ce faquin d'Argante, eh ?
SCAPIN
Oui, oui, je vous en réponds.
SYLVESTRE Je vous donne ma parole, et vous jure sur mon honneur, par l'épée que je porte, par tous les serments que je saurais faire, qu'avant la fin du jour je vous déferai de ce maraud fieffé, de ce faquin d'Argante. Reposez-vous sur moi.
SCAPIN
Monsieur, les violences en ce pays-ci ne sont guère souffertes.
SYLVESTRE
Je me moque de tout et je n'ai rien à perdre.
SCAPIN
Il se tiendra sur ses gardes assurément ; et il a des parents,
des amis et des domestiques dont il se fera un secours contre votre ressentiment.
SYLVESTRE
C'est ce que je demande, morbleu ! c'est ce que je demande. (Il met l'épée
à la main, et pousse de tous les côtés, comme s'il
y avait plusieurs personnes devant lui.) Ah ! tête ! ah ! ventre
! que ne le trouvé-je à cette heure avec tout son secours
! Que ne paraît-il à mes yeux au milieu de trente personnes
! Que ne les vois-je fondre sur moi les armes à la main ! Comment,
marauds ! vous avez la hardiesse de vous attaquer à moi ! Allons,
morbleu, tue ! Point de quartier. (Poussant de tous les côtés,
comme s'il avait plusieurs personnes à combattre.) Donnons. Ferme.
Poussons. Bon pied, bon oeil. Ah ! coquins ! ah ! canaille ! vous en voulez
par là, je vous en ferai tâter votre soûl. Soutenez,
marauds, soutenez. Allons. A cette botte. A cette autre. A celle-ci. A
celle-là. (Se tournant du côté d'Argante et de Scapin.)
Comment ! vous reculez ? Pied ferme, morbleu ! pied ferme !
SCAPIN
Eh ! eh ! eh ! Monsieur, nous n'en sommes pas.
SYLVESTRE
Voilà qui vous apprendra à vous oser jouer à moi.
SCAPIN
Hé bien ! vous voyez combien de personnes tuées pour deux
cents pistoles. Oh sus ! je vous souhaite une bonne fortune.
ARGANTE (tout tremblant)
Scapin !
SCAPIN
Plaît-il ?
ARGANTE
Je me résous à donner les deux cents pistoles.
SCAPIN
J'en suis ravi pour l'amour de vous.
ARGANTE
Allons le trouver, je les ai sur moi.
SCAPIN
Vous n'avez qu'à me les donner. Il ne faut pas, pour votre honneur,
que vous paraissiez là, après avoir passé ici pour
autre que ce que vous êtes ; et, de plus, je craindrais qu'en vous
faisant connaître, il n'allât s'aviser de vous en demander
davantage.
ARGANTE
Oui ; mais j'aurais été bien aise de voir comme je donne
mon argent.
SCAPIN
Est-ce que vous vous défiez de moi ?
ARGANTE
Non pas, mais...
SCAPIN
Parbleu, Monsieur, je suis un fourbe ou je suis un honnête homme
; c'est l'un des deux. Est-ce que je voudrais vous tromper, et que dans
tout ceci j'ai d'autre intérêt que le vôtre et celui
de mon maître, à qui vous voulez vous allier ? Si je vous
suis suspect, je ne me mêle plus de rien, et vous n'avez qu'à
chercher dès cette heure qui accommodera vos affaires.
ARGANTE
Tiens, donc.
SCAPIN
Non, Monsieur, ne me confiez point votre argent. Je serai bien aise que
vous vous serviez de quelque autre.
ARGANTE
Mon Dieu, tiens.
SCAPIN
Non, vous dis-je, ne vous fiez point à moi. Que sait-on si je ne
veux point attraper votre argent ?
ARGANTE
Tiens, te dis-je, ne me fais point contester davantage. Mais songe à
bien prendre tes sûretés avec lui.
SCAPIN
Laissez-moi faire, il n'a pas affaire à un sot.
ARGANTE
Je vais t'attendre chez moi.
SCAPIN
Je ne manquerai pas d'y aller. (Seul.) Et un. Je n'ai qu'à chercher
l'autre. Ah ! ma foi, le voici. Il semble que le Ciel, l'un après
l'autre, les amène dans mes filets.
Acte II, Scene VII
Géronte, Scapin
SCAPIN (feignant de ne pas voir Géronte)
O Ciel ! ô disgrâce imprévue ! ô misérable
père ! Pauvre Géronte, que feras-tu ?
GERONTE
(à part) Que dit-il là de moi, avec ce visage affligé
?
SCAPIN (même jeu)
N'y a-t-il personne qui puisse me dire où est le seigneur Géronte
?
GERONTE
Qu'y a-t-il, Scapin ?
SCAPIN (courant sur le théâtre, sans vouloir
entendre ni voir Géronte)
Où pourrai-je le rencontrer pour lui dire cette infortune ?
GERONTE (courant après Scapin)
Qu'est-ce que c'est donc ?
SCAPIN (même jeu)
En vain je cours de tous côtés pour le pouvoir trouver.
GERONTE
Me voici.
SCAPIN (même jeu)
Il faut qu'il soit caché en quelque endroit qu'on ne puisse point
deviner.
GERONTE (arrêtant Scapin)
Holà ! es-tu aveugle, que tu ne me vois pas ?
SCAPIN
Ah ! Monsieur, il n'y a pas moyen de vous rencontrer.
GERONTE
Il y a une heure que je suis devant toi. Qu'est-ce que c'est donc qu'il
y a ?
SCAPIN
Monsieur...
GERONTE
Quoi ?
SCAPIN
Monsieur votre fils...
GERONTE
Hé bien ! mon fils...
SCAPIN
Est tombé dans une disgrâce la plus étrange du monde.
GERONTE
Et quelle ?
SCAPIN
Je l'ai trouvé tantôt, tout triste de je ne sais quoi que
vous lui avez dit, où vous m'avez mêlé assez mal à
propos, et, cherchant à divertir cette tristesse, nous nous sommes
allés promener sur le port. La, entre autres plusieurs choses,
nous avons arrêté nos yeux sur une galère turque assez
bien équipée. Un jeune Turc de bonne mine nous a invités
d'y entrer et nous a présenté la main. Nous y avons passé,
il nous a fait mille civilités, nous a donné la collation,
où nous avons mangé des fruits les plus excellents qui se
puissent voir, et bu du vin que nous avons trouvé le meilleur du
monde.
GERONTE
Qu'y a-t-il de si affligeant à tout cela ?
SCAPIN
Attendez, Monsieur, nous y voici. Pendant que nous mangions, il a fait
mettre la galère en mer, et, se voyant éloigné du
port, il m'a fait mettre dans un esquif, et m'envoie vous dire que, si
vous ne lui envoyez par moi tout à l'heure cinq cents écus,
il va nous emmener votre fils en Alger.
GERONTE
Comment ! diantre, cinq cents écus !
SCAPIN
Oui, Monsieur ; et, de plus, il ne m'a donné pour cela que deux
heures.
GERONTE
Ah ! le pendard de Turc ! m'assassiner de la façon !
SCAPIN
C'est à vous, Monsieur, d'aviser promptement aux moyens de sauver
des fers un fils que vous aimez avec tant de tendresse.
GERONTE
Que diable allait-il faire dans cette galère ?
SCAPIN
Il ne songeait pas à ce qui est arrivé.
GERONTE
Va-t'en, Scapin, va-t'en dire à ce Turc que je vais envoyer la
justice après lui.
SCAPIN
La justice en peine mer ! Vous moquez-vous des gens ?
GERONTE
Que diable allait-il faire dans cette galère ?
SCAPIN
Une méchante destinée conduit quelquefois les personnes.
GERONTE
Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici l'action d'un serviteur fidèle.
SCAPIN
Quoi, Monsieur ?
GERONTE
Que tu ailles dire à ce Turc qu'il me renvoie mon fils, et que
tu te mettes à sa place jusqu'à ce que j'aie amassé
la somme qu'il demande.
SCAPIN
Eh ! Monsieur, songez-vous à ce que vous dites ? et vous figurez-vous
que ce Turc ait si peu de sens que d'aller recevoir un misérable
comme moi à la place de votre fils ?
GERONTE
Que diable allait-il faire dans cette galère ?
SCAPIN
Il ne devinait pas ce malheur. Songez, Monsieur, qu'il ne m'a donné
que deux heures.
GERONTE
Tu dis qu'il demande...
SCAPIN
Cinq cents écus.
GERONTE
Cinq cents écus ! N'a-t-il point de conscience ?
SCAPIN
Vraiment oui, de la conscience à un Turc !
GERONTE
Sait-il bien ce que c'est que cinq cents écus ?
SCAPIN
Oui, Monsieur, il sait que c'est mille cinq cents livres.
GERONTE
Croit-il, le traître, que mille cinq cents livres se trouvent dans
le pas d'un cheval ?
SCAPIN
Ce sont des gens qui n'entendent point de raison.
GERONTE
Mais que diable allait-il faire à cette galère ?
SCAPIN
Il est vrai ; mais quoi ! on ne prévoyait pas les choses. De grâce,
Monsieur, dépêchez.
GERONTE
Tiens, voila la clef de mon armoire.
SCAPIN
Bon.
GERONTE
Tu l'ouvriras.
SCAPIN
Fort bien.
GERONTE
Tu trouveras une grosse clef du côté gauche, qui est celle
de mon grenier.
SCAPIN
Oui.
GERONTE
Tu iras prendre toutes les hardes qui sont dans cette grande manne, et
tu les vendras aux fripiers pour aller racheter mon fils.
SCAPIN (en lui rendant la clef)
Eh ! Monsieur, rêvez-vous ? Je n'aurais pas cent francs de tout
ce que vous dites ; et, de plus, vous savez le peu de temps qu'on m'a
donné.
GERONTE
Mais que diable allait-il faire dans cette galère ?
SCAPIN
Oh ! que de paroles perdues ! Laissez là cette galère, et
songez que le temps presse, et que vous courez risque de perdre votre
fils. Hélas ! mon pauvre maître, peut-être que je ne
te verrai de ma vie, et qu'à l'heure que je parle, on t'emmène
esclave en Alger ! Mais le Ciel me sera témoin que j'ai fait pour
toi tout ce que j'ai pu, et que si tu manques à être racheté,
il n'en faut accuser que le peu d'amitié d'un père.
GERONTE
Attends, Scapin, je m'en vais quérir cette somme.
SCAPIN
Dépêchez-vous donc vite, Monsieur, je tremble que l'heure
ne sonne.
GERONTE
N'est-ce pas quatre cents écus que tu dis ?
SCAPIN
Non, cinq cents écus.
GERONTE
Cinq cents écus ?
SCAPIN
Oui.
GERONTE
Que diable allait-il faire à cette galère ?
SCAPIN
Vous avez raison. Mais hâtez-vous.
GERONTE
N'y avait-il point d'autre promenade ?
SCAPIN
Cela est vrai. Mais faites promptement.
GERONTE
Ah ! maudite galère !
SCAPIN
(à part) Cette galère lui tient au coeur.
GERONTE
Tiens, Scapin, je ne me souvenais pas que je viens justement de recevoir
cette somme en or, et je ne croyais pas qu'elle dût m'être
sitôt ravie. (Il lui présente sa bourse, qu'il ne laisse
pourtant pas aller, et, dans ses transports, il fait aller son bras de
côté et d'autre, et Scapin le sien pour avoir la bourse.)
Tiens ! Va-t'en racheter mon fils.
SCAPIN (tendant la main)
Oui, Monsieur.
GERONTE (retenant la bourse qu'il fait semblant de vouloir
donner à Scapin)
Mais dis à ce Turc que c'est un scélérat.
SCAPIN (tendant toujours la main)
Oui.
GERONTE (même jeu)
Un infâme.
SCAPIN
Oui.
GERONTE (même jeu)
Un homme sans foi, un voleur.
SCAPIN
Laissez-moi faire.
GERONTE (même jeu)
Qu'il me tire cinq cents écus contre toute sorte de droit.
SCAPIN
Oui.
GERONTE (même jeu)
Que je ne les lui donne ni à la mort ni à la vie.
SCAPIN
Fort bien.
GERONTE
Et que, si jamais je l'attrape, je saurai me venger de lui.
SCAPIN
Oui.
GERONTE (remettant sa bourse dans sa poche et s'en allant)
Va, va vite requérir mon fils.
SCAPIN (allant après lui)
Holà ! Monsieur.
GERONTE
Quoi ?
SCAPIN
Où est donc cet argent ?
GERONTE
Ne te l'ai-je pas donné ?
SCAPIN
Non, vraiment, vous l'avez remis dans votre poche.
GERONTE
Ah ! c'est la douleur qui me trouble l'esprit.
SCAPIN
Je le vois bien.
GERONTE
Que diable allait-il faire dans cette galère ? Ah ! maudite galère
! Traître de Turc à tous les diables !
SCAPIN (seul)
Il ne peut digérer les cinq cents écus que je lui arrache
; mais il n'est pas quitte envers moi, et je veux qu'il me paie en une
autre monnaie l'imposture qu'il m'a faite auprès de son fils.
Acte II, Scene VIII
Octave, Léandre, Scapin
OCTAVE
Hé bien ! Scapin, as-tu réussi pour moi dans ton entreprise
?
LEANDRE
As-tu fait quelque chose pour tirer mon amour de la peine où il
est ?
SCAPIN (à Octave)
Voila deux cents pistoles que j'ai tirées de votre père.
OCTAVE
Ah ! que tu me donnes de joie !
SCAPIN (à Léandre)
Pour vous je n'ai pu faire rien.
LEANDRE (veut s'en aller)
Il faut donc que j'aille mourir ; et je n'ai que faire de vivre si Zerbinette
m'est ôtée.
SCAPIN
Holà ! holà ! tout doucement. Comme diantre vous allez vite
!
LEANDRE (se retourne)
Que veux-tu que je devienne ?
SCAPIN
Allez, j'ai votre affaire ici.
LEANDRE (revient)
Ah ! tu me redonnes la vie.
SCAPIN
Mais à condition que vous me permettrez, à moi, une petite
vengeance contre votre père pour le tour qu'il m'a fait.
LEANDRE
Tout ce que tu voudras.
SCAPIN
Vous me le promettez devant témoin ?
LEANDRE
Oui.
SCAPIN
Tenez, voila cinq cents écus.
LEANDRE
Allons-en promptement acheter celle que j'adore.