Buonaparte
I
Quand la terre engloutit les cités qui la couvrent,
Que le vent sème
au loin un poison voyageur,
Quand l'ouragan mugit, quand des monts brûlants
s'ouvrent,
C'est le réveil du Dieu vengeur.
Et si, lassant enfin
les clémences célestes,
Le monde à ces signes funestes
Ose répondre en les bravant,
Un homme alors, choisi par la main qui
foudroie,
Des aveugles fléaux ressaisissant la proie,
Paraît,
comme un fléau vivant !
Parfois, élus maudits de la fureur
suprême,
Entre les nations des hommes sont passés,
Triomphateurs
longtemps armés de l'anathème,
Par l'anathème renversés.
De l'esprit de Nemrod héritiers formidables,
Ils ont sur les peuples
coupables
Régné par la flamme et le fer ;
Et dans leur gloire
impie, en désastres féconde,
Ces envoyés du ciel sont
apparus au monde,
Comme s'ils venaient de l'enfer !
II
Naguère, de lois affranchie,
Quand la reine des nations
Descendit
de la monarchie,
Prostituée aux factions,
On vit, dans ce chaos
fétide,
Naître de l'hydre régicide
Un despote, empereur
d'un camp.
Telle souvent la mer qui gronde
Dévore une plaine féconde
Et vomit un sombre volcan.
D'abord, troublant du Nil les hautes catacombes,
Il vint, chef populaire, y combattre en courant,
Comme pour insulter des tyrans
dans leurs tombes,
Sous sa tente de conquérant.
Il revint
pour régner sur ses compagnons d'armes.
En vain l'auguste France en
larmes
Se promettait des jours plus beaux ;
Quand des vieux pharaons il
foulait la couronne,
Sourd à tant de néant, ce n'était
qu'un grand trône
Qu'il rêvait sur leurs grands tombeaux.
Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice ;
Un guerrier fut frappé
par ce guerrier sans foi ;
L'anarchie, à Vincenne, admira son complice,
Au Louvre elle adora son roi.
Il fallut presque un Dieu pour consacrer cet
homme.
Le Prêtre-Monarque de Rome
Vint bénir son front menaçant
;
Car, sans doute en secret effrayé de lui-même,
Il voulait
recevoir son sanglant diadème
Des mains d'où le pardon descend.
III
Lorsqu'il veut, le Dieu secourable,
Qui livre au méchant les pervers,
Brise le jouet formidable
Dont il tourmentait l'univers.
Celui qu'un instant
il seconde
Se dit le seul maître du monde ;
Fier, il s'endort dans
son néant ;
Enfin, bravant la loi commune,
Quand il croit tenir
sa fortune,
Le fantôme échappe au géant.
IV
Dans la nuit des forfaits, dans l'éclat des victoires,
Cet homme, ignorant
Dieu qui l'avait envoyé,
De cités en cités promenant
ses prétoires,
Marchait, sur sa gloire appuyé.
Sa dévorante
armée avait, dans son passage,
Asservi les fils de Pélage
Devant les fils de Galgacus ;
Et, quand dans leurs foyers il ramenait ses
braves,
Aux fêtes qu'il vouait a ces vainqueurs esclaves,
Il invitait
les rois vaincus !
Dix empires conquis devinrent ses provinces.
Il
ne fut pas content dans son orgueil fatal.
Il ne voulait dormir qu'en une
cour de princes,
Sur un trône continental.
Ses aigles, qui volaient
sous vingt cieux parsemées,
Au nord, de ses longues armées
Guidèrent l'immense appareil ;
Mais là parut l'écueil
de sa course hardie,
Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie
Fut l'aurore du grand réveil.
Il tomba roi ; puis, dans
sa route,
Il voulut, fantôme ennemi,
Se relever, afin sans doute
De ne plus tomber à demi.
Alors, loin de sa tyrannie,
Pour qu'une
effrayante harmonie
Frappât l'orgueil anéanti,
On jeta ce
captif suprême
Sur un rocher, débris lui-même
De quelque
ancien monde englouti.
La, se refroidissant comme un torrent de lave,
Gardé par ses vaincus, chassé de l'univers,
Ce reste d'un tyran,
en s'éveillant esclave,
N'avait fait que changer de fers.
Des trônes
restaurés écoutant la fanfare,
Il brillait de loin comme un
phare,
Montrant l'écueil au nautonier.
Il mourut. Quand
ce bruit éclata dans nos villes,
Le monde respira dans les fureurs
civiles,
Délivré de son prisonnier.
Ainsi l'orgueil
s'égare en sa marche éclatante,
Colosse né d'un souffle
et qu'un regard abat.
Il fit du glaive un sceptre, et du trône une tente.
Tout son règne fut un combat.
Du fléau qu'il portait lui-même
tributaire,
Il tremblait, prince de la terre ;
Soldat, on vantait sa valeur.
Retombé dans son cur comme dans un abîme,
Il passa par
la gloire, il passa par le crime,
Et n'est arrivé qu'au malheur.
V
Peuples, qui poursuivez d'hommages
Les victimes et les bourreaux,
Laissez-le
fuir seul dans les âges ;
Ce ne sont point là les héros.
Ces faux dieux, que leur siècle encense,
Dont l'avenir hait la puissance,
Vous trompent dans votre sommeil ;
Tels que ces nocturnes aurores
Où
passent de grands météores,
Mais que ne suit pas le soleil.
Mars 1822.